« Il est essentiel de fédérer l’ensemble des acteurs de la filière afin de renforcer notre efficacité collective »
Élue à l’unanimité à la présidence de l’interprofession France Bois Forêt le 18 juin dernier, Anne Duisabeau nous fait part de sa vision de la filière et des actions qu’elle souhaite mener au cours de son mandat pour assurer l’avenir le plus durable possible à la forêt française et aux professionnels du bois. Rencontre.
Pouvez-vous rapidement nous retracer votre parcours avant votre élection à la présidence de France Bois Forêt ?
Je suis ingénieure diplômée de l’École supérieure du bois de Nantes et titulaire d’un master en management. J’ai débuté ma carrière dans l’industrie du panneau, où j’ai exercé plusieurs fonctions qui m’ont conduite à diriger la filiale française de Swiss Krono, à Sully-sur-Loire. Depuis 2018, j’ai créé une société de conseil spécialisée dans les projets industriels liés au bois et à l’énergie. Engagée dans la filière-bois, j’ai siégé pendant de nombreuses années au sein de plusieurs organismes de la filière (UIPP, FCBA, Comité stratégique de la filière bois, ESB…). Chevalier de l’Ordre national du mérite et du mérite agricole, je suis également membre de la Société des experts du bois.
Quelles sont les premières actions que vous souhaitez mettre en place ?
Ma priorité est de continuer et consolider les travaux stratégiques initiés lors de la précédente mandature. Il s’agit, notamment, de poursuivre notre participation aux discussions avec l’État, avec deux volets cruciaux : le développement du bois et de ses usages et l’adaptation des forêts au changement climatique afin d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Nous devons également avancer sur le volet réglementaire avec, entre autres, la mise en place de la RDUE, la transposition de la directive RED III, la réglementation incendie. Par ailleurs, l’organisation et la structuration de la filière forêt-bois restent une priorité, avec un accent sur les projets collectifs financés en partenariat avec le Codifab et la Copacel, tels que les initiatives en matière de responsabilité sociale des entreprises (RSO), de communication, d’économie et de participation aux salons professionnels. L’attractivité des métiers sera aussi au cœur de nos préoccupations.
Depuis plusieurs années, l’interprofession France Bois Forêt est à l’origine ou collabore à de nombreuses actions/campagnes/concours/appels à projets au sein de la filière forêt-bois. Durant votre mandat, quelles seront les thématiques que vous souhaiteriez aborder ? Sous quels formats ?
Les thématiques que je souhaite développer répondent aux défis structurels de la filière forêt-bois. Ainsi, il est crucial de développer les usages du bois, un matériau clé dans la décarbonation de l’économie. L’adaptation des forêts au changement climatique devient également une priorité absolue, au regard de l’évolution rapide des conditions environnementales. Le renforcement des compétences pour soutenir la croissance des emplois dans l’ensemble de la filière doit être accéléré. Enfin, la sensibilisation des citoyens aux multiples fonctions du bois et de la forêt me paraît indispensable. Ainsi, la promotion des usages et bénéfices des produits bois via des campagnes de communication ambitieuses sera un axe clé de mon action.
Il y a quelques mois, l’interprofession lançait la démarche sociétale « Utile par essence ». Pouvez-vous nous en dire plus sur les étapes de cette action de communication ?
Ce n’est pas une simple campagne de communication. Le but est de démontrer de manière indéniable l’utilité de la filière forêt-bois à la société. L’étude Carbone 4 réalisée en 2023-2024 atteste que notre filière sera un levier incontournable pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. Sans la filière bois, impossible d’atteindre cet objectif. Il est donc primordial de le faire comprendre à tous et d’illustrer en quoi notre secteur est indispensable, tant pour la transition écologique que pour le quotidien des citoyens. C’est un des objectifs majeurs de notre stratégie en matière de RSO.
Les campagnes de communication mises en place par FBF depuis une dizaine d’années ont-elles fait évoluer les mentalités sur la perception de notre filière, de ses pratiques et de ses métiers ?
Historiquement, nos précédentes campagnes avaient pour principal objectif de soutenir la vente de produits bois. Mais à partir de 2023, avec le lancement de la série d’émissions Notre Forêt Demain nous avons pris une nouvelle orientation. Il n’est plus simplement question de promouvoir le bois, désormais, l’intention est également de sensibiliser plus largement les Français aux multiples enjeux de la gestion forestière et à l’importance du bois dans la lutte contre le changement climatique.
Pour mesurer l’impact de l’ensemble de notre stratégie, nous avons en outre lancé un baromètre « Perceptions à l’égard de la forêt et du bois » avec OpinionWay, en septembre 2023 (voir Annexe pour plus d’infos). Les résultats sont attendus dans deux ans, ils nous permettront d’évaluer l’impact réel de notre communication sur l’opinion publique.
On reproche bien souvent à la filière forêt-bois d’être trop atomisée au niveau de ses instances. La question d’une interprofession unique entre l’amont et l’aval est-elle toujours d’actualité ? Et qu’en est-il des instances régionales et de l’avenir de Fibois France ?
Oui, l’organisation de la « grande filière » reste une priorité. Il est primordial de fédérer l’ensemble des acteurs de la filière forêt-bois afin de renforcer notre efficacité collective. Les réflexions sur l’élargissement du périmètre de France Bois Forêt à d’autres organisations professionnelles, telles que Copacel, l’Ameublement français ou l’Union des industriels et constructeurs bois et biosourcés (UICB) dans un premier temps, sont en cours. Ce chantier est essentiel pour renforcer la cohésion au sein de la grande filière. Le dialogue se poursuivra également avec les instances régionales, dont les Fibois.
Depuis plusieurs années, la forêt et le bois sont au cœur des préoccupations gouvernementales. Ne craigniez-vous pas que le paysage politique actuel n’entrave cet « élan » envers notre filière ?
Les perspectives tracées par l’étude Carbone 4 sont claires : notre filière est indispensable pour atteindre les objectifs environnementaux de la France. C’est d’ailleurs une perspective que l’État partage. L’élan doit se maintenir, avec des politiques publiques adaptées, notamment en termes de financement dans l’innovation, l’industrialisation et le développement des usages du bois. Les politiques publiques, telles que France Relance et France 2030, doivent continuer à soutenir ces efforts, tout comme il est impératif de maintenir les financements pour le renouvellement forestier. L’adaptation de nos forêts aux bouleversements climatiques est un enjeu qui s’inscrit dans la durée et ne peut être reporté. Elle nécessite des financements stables pour garantir l’avenir de la filière.
Alors que le RDUE doit entrer en vigueur au 31 décembre, vous venez d’adresser un courrier au président de la République pour demander son report. Quels sont les points bloquants de ce futur règlement européen ? Pensez-vous obtenir gain de cause ?
Nous soutenons fermement les objectifs du RDUE, qui visent à lutter contre la déforestation. Cependant, sans ajustements significatifs, les délais pour sa mise en œuvre, prévue au 30 décembre 2024, sont intenables dans la forme actuelle. En effet, le système d’information européen, nécessaire pour télécharger les déclarations de diligence raisonnée et les géolocalisations, n’est pas encore opérationnel. Cette situation va créer une insécurité juridique pour notre filière d’ici quelques mois. Débuter l’application en décembre 2024 et laisser aux entreprises seulement trois semaines pour déclarer des centaines de milliers de produits est irréaliste. Cela risquerait de bloquer la mise sur le marché de nombreux produits dès le 1er janvier 2025, avec des conséquences graves pour les chaînes d’approvisionnement de l’Union européenne et créant une véritable crise industrielle, notamment pour la France. Il est important de rappeler que 100 % des activités des producteurs-transformateurs de bois au sein de l’UE seront soumises à ce règlement, tandis que les concurrents hors UE ne seront concernés que pour une petite fraction de leurs exportations vers notre marché (souvent inférieure à 15 %). Sans simplification, ce règlement imposera une charge administrative disproportionnée sur nos entreprises nationales, entraînant une perte de compétitivité, alors même que de nombreux États membres de l’UE ne sont pas concernés par la déforestation.
Nous faisons pleinement confiance au gouvernement français et à la Commission européenne pour reconnaître ces difficultés et reporter la date d’application du règlement et de simplifier sa mise en œuvre afin d’envisager un démarrage dans des conditions optimales.
Votre prédécesseur a connu un mandat marqué par la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris et la préparation des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024 où le bois était largement à l’honneur. Comment envisagez-vous de « surfer » sur cette dynamique ? Quels seront, selon vous, les grands « chantiers bois fédérateurs » de demain ?
Les projets emblématiques comme la charpente de la cathédrale Notre-Dame de Paris et les infrastructures des Jeux olympiques de Paris 2024 ont démontré que le bois est un matériau du futur permettant de combiner à la fois patrimoine et modernité. Pour les Jeux olympiques, l’utilisation de 30 000 m³ de bois a permis un stockage de 30 000 tonnes d’équivalent CO2, réduisant les émissions de carbone de 45 % sur l’ensemble du cycle de vie des bâtiments du village des athlètes.
L’enjeu est désormais de faire de l’usage du bois une norme dans la construction, notamment via la réglementation RE 2020, afin de pouvoir réduire les émissions de carbone sur le long terme.
Vous êtes aujourd’hui la première femme à la présidence de l’interprofession France Bois Forêt dans une filière qui est toujours très masculine. La question de la féminisation des métiers de la filière sera-t-elle l’un des enjeux de votre mandat ?
La féminisation de la filière forêt-bois est très certainement un enjeu pour notre filière comme pour beaucoup d’autres. Actuellement, seulement 19 % des emplois de la filière sont occupés par des femmes, mais les choses évoluent vite. Les évolutions techniques et la richesse des métiers de cette filière doivent permettre d’attirer davantage de talents féminins dans un secteur en pleine croissance qui prévoit de dépasser les 450 000 emplois d’ici 2030-2035 (scénario de convergence de Carbonne 4), contre 400 000 en 2019. L’enjeu est double : promouvoir la mixité et aussi garantir l’attractivité des métiers, pour les hommes comme pour les femmes, afin de répondre aux besoins en compétences de demain.
En tant que présidente de l’interprofession de l’amont de la filière, vous êtes confrontée aux impacts du changement climatique sur les massifs forestiers français : dépérissement des peuplements, essences non adaptées, développement d’attaques d’insectes et de champignons… Comment, selon vous, assurer l’avenir de la forêt française et des professionnels de la transformation du bois ? N’est-il pas trop tard ?
France Bois Forêt ne se limite pas à l’amont forestier. Nous représentons toute la filière, de la gestion des forêts à l’exploitation, en passant par la première transformation et une partie de la seconde. Notre mission est de fédérer tous les acteurs pour une gestion durable et cohérente de la filière bois.
L’adaptation de la forêt française au changement climatique est une question vitale. Le réchauffement impose de revoir nos stratégies de gestion forestière, notamment en favorisant la plantation de nouvelles essences et la régénération de certaines espèces. Le changement climatique aura également des impacts sur la récolte, nécessitant une grande agilité de la filière, notamment en période de crise (feu, attaques de scolytes).
Il est primordial d’accompagner ces changements pour éviter une dégradation irréversible de nos forêts. La filière doit aussi s’adapter en trouvant des voies de valorisation pour le bois dépérissant. Il est capital de maintenir les forestiers dans cette dynamique. Le renouvellement forestier doit être accompagné financièrement par l’État. Nous saluons la mise en place des moyens dans le cadre de France Relance et France 2030 et appelons à inscrire cet accompagnement dans la durée via la mise en place d’un fonds pérenne.
En lien avec la question précédente, et malgré les nombreuses aides du gouvernement pour inciter à l’investissement, le nombre des scieries françaises diminue inexorablement depuis une cinquantaine d’années. Le pays s’oriente-t-il vers une « concentration » des scieries avec la disparition annoncée des plus petites unités ?
La concentration des scieries est une réalité, surtout liée au manque de succession dans les petites unités et à la hausse des contraintes réglementaires. Ces scieries doivent aussi faire face à des évolutions techniques et coûts d’investissement élevés pour moderniser leurs outils de production. Les aides existent, mais ne suffisent pas à compenser les investissements nécessaires des petites structures. Enfin, l’exportation de grumes a fragilisé notre industrie, en privant certaines scieries locales de matières premières, aggravant cette tendance. Il est crucial de renforcer nos politiques de soutien aux scieries pour préserver et développer notre production nationale et développer des mécanismes de contractualisation pour sécuriser l’approvisionnement des entreprises.
La part des bois d’importation a-t-elle vocation à augmenter malgré les nombreuses initiatives locales et nationales mises en place sur notre territoire pour inciter à la consommation de bois français ?
L’objectif de la filière, en concordance avec celui de l’État, est de promouvoir l’utilisation du bois, prioritairement français, pour contribuer à la décarbonation de notre économie. Cela implique de développer les marchés nationaux tout en renforçant les capacités industrielles françaises, afin de répondre à cette demande croissante et de renforcer la souveraineté de notre filière sur le plan économique et environnemental.
De manière plus générale, comment imaginez-vous la physionomie de l’amont de la filière d’ici la fin de votre mandat ? Et pour la prochaine génération ?
L’amont forestier ne se transforme pas en un mandat. Il évolue sur le temps long, comme les forêts. L’important pour le mandat à venir et les années suivantes est de maintenir les propriétaires forestiers, privés comme publics, dans la dynamique d’adaptation au changement climatique. Des crises brutales peuvent venir percuter fortement les forêts et faire perdre aux propriétaires une grande partie de la valeur de leur patrimoine. Il faut donc les accompagner pour qu’ils préparent les forêts de demain. Par ailleurs, il est essentiel de poursuivre le développement de la mise en gestion des forêts, notamment pour les petites surfaces.
Si vous possédiez une baguette magique, qu’aimeriez-vous mettre en place immédiatement ?
Si j’avais ce pouvoir, j’accélérerais la transformation de la filière forêt-bois pour en faire un pilier de la transition écologique. J’adapterais rapidement nos forêts au changement climatique avec des essences résistantes, tout en modernisant la chaîne industrielle pour répondre aux besoins croissants, dans le respect de l’environnement. Enfin, je renforcerais le lien entre les Français et la forêt, pour une prise de conscience collective de son rôle crucial.
Souhaitez-vous ajouter un dernier mot à l’attention de nos lecteurs ?
Je tiens à remercier tous les acteurs de la filière forêt-bois pour leur engagement. Ils sont au cœur d’une économie plus durable et des solutions face aux difficultés engendrées par le changement climatique. Il est nécessaire de poursuivre la valorisation du bois, un matériau clé pour répondre aux défis environnementaux et économiques. Ensemble, faisons du bois un pilier de la construction de demain et de cette filière un modèle d’avenir.